J’ai retrouvé ce texte que j’avais écrit quelques mois après mon arrivée à Berlin, en février 2018. Ça m’a chamboulée de le lire, je vous l’avoue, car j’ai réalisé que je me suis malheureusement maintenant “habituée” à voir des SDF tout le temps quand je sors. Du coup, ça m’a donné envie d’ouvrir une rubrique de chroniques sur les “coulisses” du quotidien berlinois. Pour ce premier texte, j’avais envie de vous parler d’un sujet qui me tient particulièrement à coeur : la pauvreté à Berlin. N’hésitez pas à me dire si ce format vous plaît 🙂 Bonne lecture !


Photo d’illustration Unsplash Matt Collamer

Disclaimer : La pauvreté et les SDF font partie du “paysage” urbain de nombreuses grandes villes. Je le sais bien. Néanmoins, je souhaitais parler de ce sujet parce que justement il est banal, pour donner des pistes sur comment aider ces personnes, mais aussi pousser à s’exprimer sur le malaise que, je pense, on est nombreux à ressentir lorsque l’on croise un sans-abri, et pour humaniser ces personnes.

C’était un matin de février tout gris à Berlin, ville où nous avions déménagé, avec le Darling, deux mois auparavant. Nous étions dans le S-Bahn (RER berlinois) et nous nous rendions dans notre nouvel Airbnb. Confortablement installée sur la banquette usée et moelleuse du train, entourée de tous nos bagages, je regardais l’hiver berlinois, froid et morne, défiler sous mes yeux. 

J’ai brusquement été interrompue de ma rêverie par une forte odeur. Un relent pestilentiel et entêtant, une fragrance fort incommodante que je n’avais jamais sentie de ma vie. Cela ne ressemblait à rien de ce qu’il est humainement possible de dégager, aussi désagréable soit-il (transpiration, odeur de pied, vomi et j’en passe).

Une odeur de mort

C’est bien plus tard que j’ai identifié ce à quoi cette indélicate effluve me faisait penser : une odeur de mort. Alors ne vous inquiétez pas, je n’ai jamais reniflé de défunt de ma vie, mais vous savez, cette odeur répugnante de viande périmée ou de chair croupie. Oui, je sais, c’est dégoûtant. Mais ça sentait vraiment ça, ce matin-là de février tout gris, dans le S-Bahn de Berlin.

J’ai levé les yeux et je l’ai vu : un homme, plutôt jeune, dans un fauteuil roulant. Il venait juste de monter dans le train et il avait la mine aussi grise que le ciel. Il était très pâle et très maigre, avec une bouche de traviole qui avait du mal à faire sortir les mots qu’il baragouinait dans un Allemand que je ne comprenais pas. Je le revois, avec sa tête qu’il ne pouvait tenir, un filet de bave au coin de la bouche. Et puis cette odeur de mort qu’il traînait partout avec lui et qui ne laissait aucun doute sur l’état de décrépitude dans lequel, littéralement, il baignait. 

“Tu pues”, lui a asséné une vieille perruche entre deux âges

Devant nous, il y avait une dame entre deux âges à la moue renfrognée. L’homme en fauteuil roulant était en train de lui parler en allemand, donc je n’ai pas compris ce qu’il disait. Mais la réponse de la vieille perruche a cinglé, très clairement : « Tu pues » lui a-t-elle asséné, tout de go, avant de grossièrement se boucher le nez, puis de lui demander, à lui, l’homme qui ne pouvait pas marcher, de dégager.

Il a continué à avancer dans la rame et s’est arrêté à notre niveau. Je n’arrivais pas à soutenir les yeux de cet homme qui me montrait une réalité si crue, si dure.

Il a commencé à parler mais je n’ai rien compris. Puis, il a doucement tapoté l’épaule du Darling, qui, yeux clos, semblait totalement absent de la scène. Aucune réaction de celui-ci. Je n’osais pas le sortir de sa torpeur car je pensais que l’homme lui réclamait de l’argent. Quand Jonny a enfin ouvert les yeux et s’est excusé en dégageant sa valise du passage, j’ai compris… L’homme en fauteuil voulait simplement passer. Je me suis sentie aussi aigrie que la perruche vulgaire assise devant nous.

Un chaton en détresse attise bien plus l’empathie qu’un homme handicapé qui sent mauvais

Autour de moi, les gens semblaient aussi outrés que l’indélicate Allemande et ne se gênaient pas pour le montrer. Ici, un homme à l’allure élégante se bouchait le nez, là, un monsieur qui changeait de place, le nez protégé par son écharpe, roulant de gros yeux en direction de l’homme en fauteuil. Bientôt, la rame entière dévisageait avec dégoût l’intrus nauséabond qui perturbait le voyage.

Je crois d’ailleurs que j’ai été au moins aussi choquée par le manque d’empathie des gens autour que par l’odeur croupie de ce pauvre homme. Cet incroyable élan collectif d’inhumanité dont nous avons tous fait preuve, m’a profondément glacée. On a beau parler d’aider son prochain, de solidarité, etc. force est de constater que la bonté humaine a ses limites et qu’un chaton en détresse attise bien plus l’empathie qu’un homme handicapé qui sent mauvais.

Pauvreté à Berlin : les SDF sont plus visibles

Malgré le fait que je mettais un point d’honneur pour ne pas, moi aussi, me boucher le nez, je ressentais en même temps moi aussi un profond dégoût. Comment regarder en face un homme en fauteuil roulant qui croupissait dans sa propre chair et dont l’odeur était à la limite du supportable ? Comment pouvait-il vivre de la sorte ? Et d’ailleurs, était-il seulement encore vivant ? Son coeur battait, certes, mais il semblait avoir quitté le monde palpable des mortels depuis longtemps.

Je n’avais qu’une hâte : sortir de ce train pour ne ne plus voir cette face si laide de Berlin et dont personne ne m’avait parlé, bien loin du Berlin à la mode, de sa bulle de CSP+ hippie et de ses start-up faussement cools.

Quand on est finalement sorti du S-Bahn, j’ai ressenti un énorme soulagement. Puis j’ai regardé la rame : l’homme avait disparu. Mais l’odeur putride et lanscinante était toujours aussi entêtante. 

Avec l’accès libre (il n’y a pas de barrières) aux transports en commun et l’accessibilité aux personnes handicapées, la pauvreté à Berlin est particulièrement visible, car les SDF ne sont pas uniquement tapis dans l’ombre des bouches de métro. Ils côtoient, dans les rames de transport en commun, l’homme en costard, le hipster barbu ou la campagnarde fraîchement débarquée en ville comme moi.

A Zoologischer Garten, Kottbusser Tor, Alexanderplatz et un peu partout dans les parcs, cette partie de la population se montre au grand jour

Je suis d’ailleurs toujours étonnée du nombre de SDF (en fauteuil roulant ou pas) que je croise chaque jour. A Zoologischer Garten, Kottbusser Tor, Alexanderplatz et un peu partout dans les parcs, cette partie de la population se montre au grand jour.

Berlin, pauvre mais sexy ? Ce matin-là de février tout gris, dans le S-Bahn de Berlin, la phrase de l’ancien maire Klaus Wowereit, qui a rendu la ville si désirable aux yeux de toute une génération, résonnait amèrement dans ma tête.

Et vous, êtes-vous sensible à la question des SDF dans votre ville ? Avez-vous des astuces pour leur venir en aide ? N’hésitez pas à commenter 🙂


Comment aider les SDF à Berlin ?

Je ne savais à l’époque pas quelles structures existaient pour les SDF à Berlin. Je me suis donc renseignée. De novembre à mars, des bus effectuent des maraudes pour leur offrir des boissons chaudes, des sacs de couchage et leur proposer un abri d’urgence. Il s’agit notamment du Kältebus et du Wärmebus. Quand vous voyez un SDF, si vous souhaitez l’aider, demandez-lui s’il a un endroit où dormir et si non, s’il souhaite que vous l’aidiez. S’il accepte, vous pouvez appelez le Kältebus au 0178 523 58 38, entre 20h30 et 2h30. En cas d’urgence, n’hésitez pas à appeler le 112. Plus d’informations ici sur les structures d’aide aux SDF. Vous voulez vous impliquer davantage ? Sachez que vous pouvez participer à des maraudes avec l’association Berliner Obdachlosenhilfe. Vous pouvez aussi effectuer des dons en nature (vêtements, produits d’hygiène, nourriture…) en les mettant dans des sacs plastiques étiquettés et en les accrochant à des endroits particuliers (sur des clôtures en général), que vous retrouverez sur le site Gabenzaun. Vous aimez les challenges ? Prenez part au Ice Dipping Challenge, qui consiste à se baigner dans les lacs de Berlin, de novembre à mars. Un système de donation permet de redistribuer l’argent récolté au Kältebus.


Rassure-toi, la capitale allemande a des côtés bien plus cool ! J’ai d’ailleurs écrit un article sur les 10 avantages de la vie à Berlin 🙂 Tu viens d’arriver ou tu souhaites t’installer à Berlin ? Découvre mes 5 commandements du nouvel arrivant 😉

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