Suite de la série : « Enfants de Berlin : grandir d’un côté du mur à l’autre ». Après avoir interviewé deux Berlinois de l’Est, Jens le punk et Ben l’enfant de Lichtenberg, cette fois, on passe du côté occidental de la frontière de béton avec Antje. Cette Berlinoise de l’Ouest de 54 ans, qui a grandi dans la jolie citadelle de Spandau, ce bourg de l’extrême ouest aujourd’hui raccroché à la capitale allemande, raconte sa jeunesse enfermée dans un monde libre « mais loin de tout ».

Photo : Antje devant le Schwarzes Cafe.

Le tube « Blue Monday » du groupe de rock britannique New Order résume la vie d’Antje dans le Berlin des années 1980. Pour vous imprégner du récit de notre Berlinoise de l’Ouest, n’hésitez pas à l’écouter durant votre lecture.

Berlin-Ouest, « une autre planète »

Antje m’a donné rendez-vous au Schwarzes Cafe, un café artistique ouvert 24h/24, sur l’artère autrefois bouillonnante de Charlottenbourg : la Kantstrasse. A l’ouest de Berlin. La salle au plancher grinçant et aux murs décrépis est bruyante et bondée. Je m’imagine, dans les années 1980, les noctambules fatigués qui venaient siroter un café après une longue nuit passée dans les entrailles vibrantes de la ville. Antje arrive. Elle parle un français impeccable (elle est traductrice et anime plusieurs groupes Facebook de Français à Berlin, dont celui des Berlineuses). « J’étais à Munich quand le mur est tombé, j’avais 24 ans », se rappelle-t-elle en trempant les lèvres dans son jus d’orange pressé. Cette passionnée de langues étrangères, qui manie aussi bien la langue de Molière, de Shakespeare que de Dante, a en effet choisi de s’éloigner de sa ville natale en 1987. « Je suis partie pour faire mes études mais j’avais aussi envie de quitter Berlin. Je ne me sentais loin de tout, sur une autre planète. Berlin-Paris, c’était 14h de train. Pour sortir de Berlin en voiture, il fallait compter 3 heures. Sur l’autoroute de l’Est, on ne pouvait pas rouler à plus de 80-100. Et parfois, ça bloquait à la frontière. Quand je partais avec mes parents, c’était à l’aube ! » L’exil à Munich fut donc un moyen pour la jeune étudiante de se rapprocher du monde qu’elle qualifie de « normal ».

Antje, en 1985, avant son départ à Munich.

Avant, un voyage à Berlin était aussi sexy qu’un voyage à Bagdad

Il faut dire qu’à l’époque, Berlin-Ouest est un bastion occidental perdu au milieu de la grisaille de la RDA, et bien loin du reste du monde. « Sans la chute du mur, je ne serais pas revenue vivre à Berlin, confie Antje. On était libre, mais on était sur une autre planète, tout là haut », s’exclame-t-elle, avant de reconnaître : « Avant, un voyage à Berlin était aussi sexy qu’un voyage à Bagdad ! » Je hausse les sourcils. C’est ce que j’appelle le « paradoxe Berlin » : de ville paria où personne ne voulait vivre, la capitale allemande s’est métamorphosée en l’espace de trente ans en capitale hautement trendy plébiscitée par une horde de hipsters venus des quatre coins de la planète. La célèbre phrase de Klaus Wowereit, l’ex-maire de Berlin, résonne ironiquement dans ma tête : « Berlin, pauvre mais sexy ».

Pensez-vous que ce mur tombera un jour ? – Jamais !

Mais à l’époque, Berlin n’est pas (encore) à la mode et surtout, personne n’imagine sa réunification, pas même ses propres habitants. Antje me raconte qu’elle fut interviewée par un journaliste américain, en 1986, alors qu’elle se baladait le long du mur, à Kreuzberg. « A la fin, il m’a demandé : Pensez-vous que ce mur tombera un jour? Et je lui ai répondu : Jamais ! » Elle rigole. Puis reconnaît qu’en 1989, avec les premières manifestations pacifiques de Leipzig, « on savait qu’il allait se passer quelque chose. Mais de là à ce que le mur tombe… » Je comprends ainsi que les habitants, d’un côté comme de l’autre du mur, s’étaient résignés à vivre dans un Berlin cloisonné à jamais, sans penser que cette séparation absurde ne pouvait pas, humainement, tenir sur le long terme. Evidemment, cette réalité est beaucoup plus facile à voir pour moi qui ai grandi dans un monde où le mur de Berlin a toujours été de l’histoire.


Leipzig, les prémices d’une chute

Les Allemands lui doivent un moment crucial de leur histoire : celui où le pouvoir est-allemand vacilla pour la première fois, avant de s’effondrer complètement avec la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989. Leipzig, ville de près de 500.000 habitants située à deux heures au sud de Berlin, fut en effet le bastion des désormais célèbres manifestations pacifistes du lundi contre le régime est-allemand. Car si l’on parle beaucoup de l’isolement de Berlin-Est, le reste de la RDA, bien loin du mur de la honte, subit encore plus durement l’enfermement féroce mis en place par le SED, le parti au pouvoir en Allemagne de l’Est. De ce fait, dès le début des années 1980, l’église Saint-Nicolas de Leipzig organise des prières de la paix qui réunissent bon nombre de fidèles. Petit à petit, les opposants au régime s’y greffent et cette prière hebdomadaire se transforme en véritable rassemblement anti-régime.

« Wir sind das Volk »

En septembre 1989, les prières sont suivies de manifestations dans les rues où les opposants, bravant la peur d’une répression sanglante, dénoncent leurs droits bafoués, à force de slogans comme : « Wir sind das Volk » (Nous sommes le peuple). De 800 participants début septembre, la manifestation réunit 70.000 personnes le 9 octobre 1989. Un tournant décisif dans l’histoire allemande. Pour la première fois, la police n’interviendra pas et aucune violence ne sera à déplorer. Un signal fort pour les manifestants qui comprennent qu’ils viennent de faire basculer l’histoire en leur faveur. La suite n’est qu’un enchaînement logique à la chute d’un des régimes les plus répressifs du bloc soviétique. Les manifestations vont gagner le reste de la RDA, les fuites à l’Ouest via les autres pays soviétiques vont se multiplier, et Gorbatchev, le dernier secrétaire du parti communiste de l’URSS, donnera l’un des tacles finaux avec sa célèbre phrase : « Celui qui est en retard sur l’histoire est puni par la vie ». Se désolidarisant ainsi de la position staliniste du régime allemand qui refusa catégoriquement de suivre les réformes libérales de la perestroïka.

 

« A Berlin-Est, je me sens étrangère »

Ce côté du Rideau de fer, avant 1989, Antje n’y avait mis les pieds qu’une fois, en 1979. Une expérience dont elle se rappelle très bien. « J’avais 14 ans. C’était un voyage avec le Konfirmanden Unterricht, une sorte de catéchisme allemand protestant. On y est allé pour visiter le camps de Sachsenhausen (ancien camps de concentration situé à 30 minutes au nord de Berlin). Mais ce qui m’a le plus choqué, c’est la réalité à Berlin-Est. La grisaille, la mine des gens, morose. A Alexanderplatz, il y avait un Milchbar (sorte de café). Comme on était un groupe de jeunes, on n’a pas pu rentrer. Dans le restaurant voisin, on nous a totalement ignorés car on était de l’Allemagne de l’Ouest ». A l’époque, la seule façon de s’habiller en disait en effet long sur le côté du mur auquel vous apparteniez…« 

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La tour de la télévision, sur l’Alexanderplatz, symbole de la RDA.

Une question me brûle les lèvres : comment construit-on son identité quand on vient de Berlin mais que l’on a grandi à l’Ouest du mur? Se sent-on quand même un peu Allemand de l’Est? Y a-t-il des différences culturelles entre Berlin-Ouest et le reste de l’Allemagne de l’Ouest? Quand je lui pose la question, Antje répond simplement : « Je m’identifie en tant que Berlinoise de l’Ouest, celle qui a eu la chance de vivre dans la partie libre de Berlin. » Il y a des quartiers de l’Est qu’Antje n’a connus qu’après la chute du mur et qui pour elle ne font pas partie de « son » Berlin : « A l’Est, je me sens étrangère. Köpenick par exemple (quartier au Sud-Est), c’est très beau, mais ça ne fait pas partie de ma ville. Par contre, Prenzlauer Berg et Mitte, je les ai intégrés, et même Friedrichshain ! »

Les Allemands de l’Ouest sont plus bourgeois et travailleurs

Comme Jens et Ben dans mes précédentes interviews, Antje estime aussi qu’il existe des différences culturelles entre Allemands de l’Est et de l’Ouest. Mais pas tout à fait les mêmes que celles évoquées par mes interlocuteurs de l’Est. « Les Allemands de l’Ouest sont plus bourgeois, dans le sens traditionnel. Ils ont aussi un esprit travailleur, il y a des endroits en Allemagne de l’Ouest où les gens travaillent littéralement tout le temps ! A l’Est, comme ils travaillaient pour l’Etat et qu’ils y étaient obligés, ils pouvaient prendre 3 heures de pause pour faire la queue dans un supermarché par exemple. Donc forcément, ça leur a fait mal, à la réunification, quand il a fallu qu’ils travaillent 40 heures ! » Si la frontière idéologique est tombée il y a déjà trois décennies, pour ces Allemands qui ont grandi dans un pays coupé en deux, je comprends que la fracture identitaire est toujours bel et bien là.

Enseignement de l’histoire du IIIe Reich et néonazisme

Ce moment avec Antje restera un précieux souvenir pour Salomée, derrière l’objectif, et moi, stylo à la main.

Et comme Jens et Ben, Antje pointe aussi l’émergence de la mouvance néonazie, après la chute du mur. « Le néonazisme grandissant a été difficile à vivre, à l’Est surtout, mais aussi à l’Ouest. Toutefois, à Berlin- Ouest, on a étudié l’histoire du IIIe Reich, encore et encore, en cours d’histoire, d’allemand, de politique, à l’école d’interprétariat aussi, on parlait tout le temps de cette période là, avec ce message : Il faut que ça n’arrive plus jamais. A l’Est, ils n’ont pas fait ce travail-là. Ils n’ont pas été vaccinés comme nous ! Et puis, certains Allemands de l’Est se sont sentis désavantagés (par rapport aux Länder de l’Ouest) et du coup, ont rejeté la faute sur les étrangers. » Selon elle, c’est ce qui explique la montée de l’extrême droite en Allemagne de l’Est (voir encadré).


Pourquoi l’Allemagne de l’Est vote massivement à l’extrême droite ?

C’est un drôle de paradoxe : alors que le régime communiste de l’Allemagne de l’Est s’est créé en opposition au IIIe Reich (bon nombre de membres du SED, dont l’ancien dirigeant de la RDA Erich Honecker, furent emprisonnés sous la dictature hitlérienne), c’est dans ce territoire que l’extrême droite s’est massivement développée ces dernières années. Pourtant, si l’on y regarde de plus près, ce revirement idéologique n’est pas si surprenant. Comme l’affirme Antje, en RDA, la période du IIIe Reich a été abordée de manière partiale.

Propagande et antifascisme

Cet article de la Deutsche Welle explique que « dans la représentation propagandiste du régime du SED, les véritables victimes du national-socialisme étaient les communistes… qui ont été décrits comme des résistants actifs. » A contrario, les Juifs, handicapés et Roms, qui constituent les principales victimes de la dictature hitlérienne, ont été présentés comme des victimes de deuxième plan. Le régime de la RDA voulait en effet véhiculer l’idée que la Seconde Guerre mondiale était un conflit opposant avant tout capitalisme et communisme, minimisant de fait la doctrine profondément raciste et antisémite du IIIe Reich. Par conséquent, le national-socialisme fut perçu par certains comme une forme d’opposition à la dictature communiste de l’Allemagne de l’Est.

Inégalités Est-Ouest

La mouvance néo nazie s’est cependant enracinée après la chute du mur, lorsque les inégalités Est-Ouest ont explosé (taux de chômage massif à l’Est, inégalités salariales, fuite des cerveaux, sentiment de perte d’identité et d’une Allemagne de deuxième rang). Et le vote à l’extrême droite s’est accentué récemment avec la politique migratoire d’Angela Merkel. Dans le Brandebourg et la Saxe, l’AfD (parti d’extrême droite) est arrivé en deuxième position lors des élections régionales de septembre 2019.


L’exil à Munich : « Je n’étais pas assez chic pour la ville »

Vue aérienne de Munich
Antje a vécu en tout 16 années à Munich.

L’exil d’Antje à Munich, la très chic capitale bavaroise, de 1987 à 2003, lui balancera une autre réalité à la figure : celle d’une Allemagne de l’Ouest opulente et riche, bien loin de son quotidien de Berlinoise modeste et « sans chichi ». Avec son franc-parler typiquement berlinois, elle décrit avec humour le décalage qu’elle a ressenti là-bas. « Munich, c’est la grande dame élégante habillée en vêtements de marque. La ville des riches. Berlin, c’est une vieille sal*pe sympa. » Je ne peux pas m’empêcher de glousser. Je ne l’avais pas vu venir! Elle reprend : « Je me sentais bien à Munich, il y a des gens cool aussi, c’est assez international avec une belle communauté française. Mais je n’étais pas assez chic pour la ville ! Le soir, avec mes copines, on avait toujours un plan B car il y avait beaucoup d’endroits où on ne rentrait pas, on se faisait systématiquement recaler au contrôle de faciès. Pas assez chics, pas assez blondes ! » 

Retour à Berlin… et changement de décor

Antje finit par rentrer pour de bon à Berlin en 2003. « J’en avais un peu marre de Munich, c’était de plus en plus cher. Et même si on aimait bien les Berlinois là-bas, je voyais que j’étais différente car je ne rentrais pas dans cette image BCBG. » Elle sourit. « J’étais contente d’être rentrée, et de voir que Berlin était désormais ouverte au monde. » La réunification a cependant modifié la physionomie de la ville, ce qui, pour les Berlinois de l’Ouest, a induit un changement de taille. « Avant, on sortait autour de la Kurfürstendamm, à Savignyplatz et dans les rues autour. C’était branché dans les années 1970. La vie nocturne s’est désormais déplacée à l’Est. Il n’y a plus rien ici maintenant, et ça, ça choque. »

Avant, les touristes n’allaient pas beaucoup à Kreuzberg, à part les punks

Le Kreuzberg lugubre et pauvre a aussi bien changé : « Avant, c’était un quartier peuplé de Turcs, punks, squatteurs, artistes. C’était délabré mais c’était sympa, il y avait des friperies, les vendeurs étaient cools, ils offraient le thé et faisaient de bons prix aux étudiants. Les Döner existaient déjà et ils étaient bons ! Cette ambiance délabrée n’existe plus aujourd’hui », soupire-t-elle. Quand on lui demande si elle trouve le changement positif ou négatif, Antje est mitigée : « Les deux! C’est négatif car c’est aujourd’hui très cher, seuls les riches peuvent habiter là-bas (Kreuzberg est, avec Mitte, le quartier le plus cher où louer un appartement à Berlin). Mais c’est positif car c’est plus beau, il n’y a plus ce côté lugubre, délabré, qui était déprimant. Avant, les touristes n’allaient pas beaucoup à Kreuzberg, sauf s’ils étaient punks », sourit-elle, nostalgique.

Aujourd’hui, Kreuzberg attire les touristes pour son ambiance bohème.

Son Berlin à elle, c’est Spandau, cette « petite ville à part », verte et historique. Et puis Charlottenbourg, son quartier adoré, celui où elle connaît quasiment tous les restaurants, celui où elle se déhanchait sur le funk des années 1970. Au Schwarzes Cafe, et dans les artères qui quadrillent le quartier (Kantstrasse, Savignyplatz…), Antje est comme un poisson dans l’eau. Ironiquement, celle que Munich snoba pendant plus de 15 ans se retrouve désormais dans la partie considérée bourgeoise de Berlin. Et si aujourd’hui le Schwarzes Café est toujours ouvert 24h/24, les oiseaux de nuit se sont envolés dans les bâtiments abandonnées de l’Est. Qui, à leur tour, se font ravaler la façade, emportant avec eux les clubs à l’atmosphère convulsive qui ont rendu Berlin si célèbre. Qui sait, Charlottenbourg redeviendra peut-être bientôt le quartier branché du Berlin d’Antje ?


Les bonnes adresses d’Antje à Berlin Charlottenbourg

 

Cap à l’Ouest ! Si vous voulez passer une bonne soirée dans le quartier de Charlottenbourg, voici les adresses recommandées par Antje :

  • Le Gainsbourg (bar à cocktails). Comme son nom le laisse deviner, il s’agit d’un établissement dédié à l’illustre chanteur d' »Initials BB ». Les noms des boissons sont donc des clins d’oeil au dandy frenchie, et la musique jazz comme la lumière tamisée rougeoyante ajoutent une touche rétro à ce charmant bar blotti sous les entrailles du Sbahn.
    Gainsbourg Le Club – Bar Americain, Jeanne-Mammen-Bogen 576/577, 10623 Berlin
  • El Borriquito. Ce restaurant espagnol ouvert depuis « des lustres » fait toujours le plein. Pensez à réserver!
    El Borriquito, Wielandstraße 6, 10625 Berlin
  • Lon Men’s Noodle House. Restaurant de nouilles taïwanais populaire et fréquenté par la population asiatique locale (toujours un bon indice).
    Lon Men’s Noodle House, Kantstraße 33, 10625 Berlin
  • Ajanta. Si vous avez envie de manger indien, vous vous régalerez à cette adresse!
    Ajanta, Grolmanstraße 15, 10623 Berlin

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