Voici le deuxième épisode de ma série Enfants de Berlin : grandir d’un côté du mur à l’autre. Après avoir interviewé Jens, le gamin punk de Berlin Est, c’est au tour de Ben de répondre à mes questions autour de sa vie après la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989.

Légende photo : Ben dans le quartier de son enfance, à Lichtenberg.

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Ben avait 5 ans quand le rideau de fer s’est levé, il appartient à la même génération que moi, ceux pour qui ce douloureux pan de l’histoire n’était pas tout à fait refermé quand ils ont grandi, sans pour autant être une réalité. Comment grandit-on dans un présent marqué par un passé que l’on n’a (presque) pas connu ? C’est de cela que nous avons parlé avec, Ben, enfant de Berlin Est, pur produit de Lichtenberg, ce quartier populaire situé à la lisière du (désormais) très bobo Friedrichshain.

La vie juste après la chute du mur

Le jour où le mur est tombé, Ben n’en a que de brefs souvenirs : « Je me souviens que ma maman était super excitée quand elle a entendu la nouvelle, elle travaillait tôt, et ce matin-là, il était 5 h quand on a appris que le mur était tombé durant la nuit, elle était vraiment excitée et heureuse. » Ce qui l’a marqué après la chute du mur ? Sa mémoire d’enfant a retenu un détail : « Je me souviens très bien de ma première visite dans un supermarché de Berlin-Ouest : il y avait un énorme choix, tellement de produits de lessives, des poudres différentes, des adoucissants… Ca sentait si bon, cette odeur m’a vraiment marquée ! » Une odeur de lessive qui n’existait pas à Berlin-Est, comme tous ces biens de consommation de l’Ouest qui avaient tant la côte de l’autre côté du mur. Si aujourd’hui les produits de la RDA sont revenus à la mode via un drôle de phénomène appelé Ostalgie, à l’époque, de nombreux Allemands de l’Est les ont boudés au profit de ceux, plus « branchés », de l’Ouest. Ce phénomène, couplé à l’union monétaire décidée en juillet 1990 et à un choc de réévaluation des salaires, a d’ailleurs plongé l’économie de l’Allemagne de l’Est dans le gouffre.

Je me souviens très bien de ma première visite dans un supermarché de Berlin-Ouest : il y avait tellement de produits de lessives… Ca sentait si bon, cette odeur m’a vraiment marquée !

Ouverture soudaine au monde

Mais tout cela, Ben s’en souciait peu à l’époque. Le mur désormais aboli lui a permis à lui, l’enfant des tours de Lichtenberg, de voyager au-delà des frontières de l’ex Allemagne de l’Est : « Avant, on ne pouvait bien sûr pas voyager comme on le souhaitait, on allait de temps en temps à la mer Baltique ou en Saxe, ou à l’occasion en République Tchèque, mais les destinations de vacances étaient dans l’ensemble très limitées. Une fois que le mur est tombé, on a vraiment voyagé partout, et plus loin, en Espagne en Italie, puis plus tard en Tunisie. C’était évidemment un énorme changement qui s’est fait assez soudainement. Le monde nous était désormais ouvert. »

Ma famille ne pensait pas qu’il y avait un système mieux que l’autre

Mais l’ouverture des frontières n’a pas eu que des effets positifs : sa grand-mère a perdu son emploi car l’entreprise qui l’employait a dû fermer, « ce qui a été le cas pour de nombreux Allemands de l’Est », souligne-t-il. En 1997, le chômage dépassait ainsi les 20% à l’Est contre seulement 10% à l’Ouest. Son grand-père a lui aussi perdu son emploi, non pas à la chute du mur mais à sa construction, car il travaillait à l’époque à l’Ouest et ne pouvait donc plus s’y rendre. Pour autant : « dans la famille, on n’a jamais abordé le sujet de savoir si la RDA était mieux ou moins bien que la RFA. Ma famille était très neutre, ils l’ont pris comme c’était. Ils n’étaient pas de l’avis qu’il y avait un système mieux que l’autre. Je pense que cela vient du fait que l’on regardait la télévision de la RFA, ce qui était bien sûr interdit à l’époque en RDA. On pouvait donc également suivre ce qui se passait à l’Ouest et voir qu’ils avaient également leurs propres problèmes. » Ben souligne également une autre réalité que l’on n’entend peu : « Vivant à Berlin, on avait beaucoup plus que dans le reste de la RDA, nous ne manquions jamais de fruits comme les bananes ou les oranges par exemple, comme cela pouvait être le cas en Saxe ou en Thuringe. »

Berlinois avant tout

Ce grand-père qui regardait la télévision de la RFA avait pourtant des rêves d’évasion : « Il voulait s’échapper via les égouts, il voulait ouvrir une plaque d’égout et s’y faufiler pour rejoindre Berlin-Ouest par les souterrains de la ville mais ma grande-mère s’y est opposée. Elle avait peur qu’ils soient découverts par la police, l’armée ou la Stasi, et elle avait aussi très peur des rats. Du coup ils ne l’ont jamais fait. » Dans ce discours tout en contradiction, je comprends que, comme beaucoup d’autres, la famille de Ben s’était accommodée de la vie à l’Est, tout en lorgnant de l’autre côté des trois mètres soixante qui les séparaient du reste du monde.

S’il n’a pas connu la partition de Berlin, lorsque l’on parle des différences culturelles entre les deux Allemagne, Ben hoche la tête : « Les personnes de l’Ouest recherchent une bonne qualité de vie. Ils veulent un bon job avec un bon salaire, une belle maison, une belle voiture. Ils sont assez dans l’apparence. Je ne retrouve absolument pas ce trait de caractère chez les Allemands de l’Est. Pour eux, il est plus important d’avoir de quoi se nourrir, un toit au dessus de la tête, mais ne cherchent pas à le montrer aux autres. La modestie est, je pense, un trait de caractère très important des Allemands de l’Est. La politique y est clairement pour quelque chose c’est vrai, ou plutôt l’endoctrinement exercé par la RDA. »

mur de Berlin
Ben a déménagé à l’Ouest, contrairement à certains de ses amis qui refusent de quitter Berlin-Est. Photo Unsplash

Lorsque j’ai déménagé à Steglitz, dans l’Ouest de Berlin, je m’y suis tout de suite senti bien, mais pour certains de mes amis, il n’est en simplement pas question, ils restent autant à l’Est qu’ils le peuvent.

Malgré ce tableau assez binaire, la séparation Est – Ouest engendrée par le rideau de fer ne l’a pas empêché de déménager à Steglitz, un quartier résidentiel (et plutôt chic) situé au sud-ouest de la capitale allemande. Car pour cet enfant de l’Est qui n’a presqu’aucun souvenir du mur, son identité première est sa ville natale : Berlin. « Si on me demande plus précisément si je viens de l’Est ou de l’Ouest, je réponds Berlin-Est mais pour moi ce n’est pas tellement important. Lorsque j’ai déménagé à Steglitz, dans l’Ouest de Berlin, je m’y suis tout de suite senti bien, mais pour certains de mes amis, il n’est en simplement pas question, ils restent autant à l’Est qu’ils le peuvent. Même les quartiers de Prenzlauer Berg ou de Berlin Mitte (limitrophes) sont déjà situés trop à l’Ouest ! »

Les années 1990, épopée d’une renaissance

C’est donc dans un Berlin en mutation que Ben a grandi : « Les années 90 à Berlin étaient synonymes de liberté et de folie. On faisait ce qu’on voulait, c’était un statut bizarre, pas encore Ouest mais plus Est non plus, il y avait beaucoup d’espace pour la liberté. » Dans cette ville ruinée et pleine d’espoir, cisaillée par un mur désormais invisible, les clubs techno et la contre-culture émergente faisaient face à une autre réalité : le développement d’une mouvance néonazie. « Il y avait encore beaucoup de nazis à cette époque, notamment à Lichtenberg, avec beaucoup d’attaques qui ont terrorisé le quartier », confie le trentenaire.


Le bastion néonazi de la Weitlingstrasse

C’est une réalité taboue dans l’histoire de la RDA : l’existence d’une mouvance néonazie. L’attentat en 1987 de l’église de la Zionskirche, siège d’opposants alternatifs de gauche, par un groupe néo-nazi, révéla pourtant l’émergence de groupes d’extrême droite dans l’état communiste. Après la chute du mur, les militants nénonazis ont occupé le bâtiment de la Weitlingstrasse 122, à Lichtenberg. Dès lors, le quartier est devenu le lieu de ralliement de toute l’extrême droite berlinoise. Comme Kay Diesner, militant de la première heure condamné à perpétuité après le meutre d’un policier en 1997. Aujourd’hui, nombreux sont les étrangers, notamment Turcs, qui ne s’y aventurent pas, bien que ce coin de Berlin soit devenu plus cosmopolite, de nombreux Vietnamiens y ayant élu domicile. Le quartier est cependant encore souvent le lieu privilégié de manifestations néonazies, comme celle oragnisée en mémoire d’un des bras droits d’Hitler, Rudolf Heß (mais qui n’a pas eu lieu en 2019). Aux dernières élections législatives de 2017, l’AfD, le parti d’extrême droite allemand, avait obtenu environ 15% des suffrages à Lichtenberg, un des plus hauts taux à Berlin (derrière les districts de Hellersdorf-Marzahn et Köpenick, tous deux situés à l’Est).


De la Love Parade à la Coupe du Monde : Berlin redore son blason

Mais grandir à Berlin dans les années 1990, c’est aussi voir émerger des mouvements sociaux et culturels inédits, aidant la ville à panser ses plaies après un demi-siècle de traumatismes. « C’était relativement cool comme mode de vie, reconnaît Ben. L’est et l’ouest de Berlin ont grandi ensemble. Le meilleur exemple est la Love Parade. Plus d’un million de personnes venant de partout en Allemagne et d’ailleurs mais aussi de Berlin-même se rassemblaient, chaque année, pour faire la fête dans Berlin, entre la Porte de Brandenburg et la colonne de la victoire. C’était assez symbolique et a renvoyé une image forte au reste du monde. »


La Love Parade, de l’amour au drame

La Love Parade est une manifestation née en 1989 à Berlin. Revendiquant au départ la paix et célébrant l’amour au son de la musique techno allemande émergente, elle s’est peu à peu transformée en rave-party géante et commerciale, avant de déménager dans la Rhur en 2007. Les chiffres attestent d’ailleurs de cette métamorphose spectaculaire : de 2000 personnes en 1990, elle en accueillit 1 million en 1997. Le parcours initial, sur la très bourgeoise rue de Kufürstendamm, dût être modifié en 1996 pour s’adapter à l’affluence. En 2006, la marche techno prit un tournant décisif avec la participation des studios de fitness McFit à son financement et son déménagement dans l’Allemagne de l’Ouest. De manifestiation alternative et politique, elle se mue alors en festival techno décadent et lucratif sponsorisé par des marques qui n’ont plus rien à voir avec l’industrie musicale. Mais le pire reste à venir. En 2010, 21 personnes meurent et 650 sont blessées lors de la Love Parade organisée à Duisbourg, suite à un mouvement de foule. Cet événement tragique mettra un terme à la manifestation. Aujourd’hui, il existe toutefois deux événements qui perpétuent la tradition initiale de la Love Parade : la Fuckparade et Zug der Liebe.


Mais selon Ben, d’autres événements ont concouru à redorer l’image de Berlin : « En 2006, il y a aussi eu la Coupe du monde de football. Puisque l’Allemagne était le pays organisateur, ça a été synonyme de nombreux changements. On a accueilli énormément de visiteurs de partout dans le monde et je pense que l’image que les Allemands ont alors renvoyée était très positive. Le reste du monde a vu que nous étions un peuple accueillant. Je pense que ça a également influencé beaucoup de personnes à venir visiter ou à s’installer à Berlin. »

Berlin trop sexy ?

La capitale allemande a aussi pu compter sur ses personnalités atypiques. « Le maire de l’époque, Klaus Wowereit, n’avait pas peur d’afficher son homosexualité et il a véhiculé une image de tolérance vers le reste du monde. Il est également l’auteur de la célèbre citation “Berlin est pauvre mais sexy”. Et c’est encore vrai aujourd’hui. Berlin devient certes plus chère mais reste sexy. »

métro jaune aérien de Berlin
Selon Ben, l’arrivée de nouveaux habitants chaque année sature les transports en commun de Berlin. Photo Unsplash

Les gens sont énervés et deviennent agressifs, simplement parce qu’il y a trop de gens à Berlin

Ce slogan, que l’ancien maire de Berlin a prononcé il y a quinze ans, n’a en effet pas pris une ride. Tous les ans, près de 50.000 personnes s’installent dans la capitale allemande. Une situation que Ben, qui a grandi dans un Berlin pas encore à la mode, trouve « difficile bien évidemment. Il y a de plus en plus de monde, tout devient plus cher, les loyers augmentent, la BVG (la compagnie de transport locale) n’arrive plus à suivre, les bus et les métros sont trop remplis. Les gens sont énervés et deviennent agressifs, simplement parce qu’il y a trop de gens à Berlin. »

=> Lire aussi mon article sur le logement à Berlin

Pourtant, la métamorphose de sa ville n’a pas que des côtés sombres. Quand on lui demande quel est son quartier préféré, Ben souffle : « La nouvelle Mercedes Platz, près du Warschauer Brücke (à Friedrichshain). Cet endroit est tout nouveau, il a été construit à partir de rien au cours des trois dernières années. Aujourd’hui, c’est un super endroit pour se divertir et sortir, il y a des bars, des restaurants, une salle de concert,… Et j’aime aussi les bars de la Boxhagener Platz où il est possible de faire la fête toute la nuit. »

De cette transformation éclair – 30 ans, qu’est-ce-que c’est à l’échelle d’une ville ? – émane une question qui brûle toutes les lèvres, celle des natifs, comme Ben, mais aussi des nouveaux venus, comme moi : « A quoi donc Berlin ressemblera dans 15 ans ? »


Propos traduits de l’allement au français par Marine Esquenet. N’hésitez pas à la contacter ici si vous avez des besoins de traduction (DE, EN => FR).

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