Son nom est sur toutes les lèvres lorsque l’on parle politique française Outre Manche. Vue du Royaume-uni, la candidate FN à l’élection présidentielle, dont la campagne de dédiabolisation n’a clairement pas traversé la Manche, est une personnalité politique hautement infréquentable, y compris parmi les pro-Brexit. Un drôle de paradoxe dans un pays qui a choisi de sortir de l’Union européenne pour une raison qui est au coeur de la politique de la candidate d’extrême droite française : la reprise des frontières pour mieux contrôler l’immigration.

C’est une des premières choses qui m’a surprise quand j’ai commencé à parler (baragouiner) politique française avec des Anglais : tout le monde, mais quand je dis tout le monde, c’est vraiment tout le monde, connaît le nom de Marine Le Pen Outre-Manche. A contrario, la plupart sont incapables de citer les noms des autres candidats à la campagne présidentielle (à part peut-être Emmanuel Macron, notamment encensé par The Economist, dont la politique libérale passe particulièrement bien chez les sujets de sa majesté).

Ici, Marine Le Pen, c’est un peu le Voldemort de la politique française, la candidate diabolique que même Theresa May, le Premier ministre britannique, n’a pas reçu lors de la campagne présidentielle, alors même qu’elle avait rencontré, en février dernier, son concurrent Emmanuel Macron, dont la politique europhile s’oppose pourtant radicalement à la locataire de Downing Street…

L’interview de la candidate du second tour de la présidentielle sur la BBC dans l’émission politique d’Andrew Marr le jour de la commémoration des morts au combat, en novembre dernier, avait également provoqué un raz-de-marée de contestation sur les réseaux sociaux, et une manifestation surréaliste devant les locaux de la chaîne de télévision, rassemblant une cinquantaine de personnes venus s’égosiller : “A bas, à bas, à bas Marine Le Pen, F comme fasciste, N comme nazi”… Alors qu’en France, sa venue dans des émissions de télévision ne choque désormais plus personne, campagne de dédiabolisation et percée électorale obligent, la situation est profondément différente Outre-Manche.

Loin de moi l’idée de défendre le point de vue de la candidate frontiste, là n’est pas le propos, soyons clairs. Mais dans un pays où l’on trouve quasi quotidiennement des Unes de journaux expliquant comment les migrants européenns volent le travail des Britanniques, dans un pays qui a choisi de quitter l’Europe avant tout pour reprendre le contrôle de ses frontières – une idée largement défendue par la candidate frontiste, qui souhaite un référendum sur le “Frexit” – dans un pays où le Premier Ministre affirme que l’afflux de migrants est clairement un problème (“Lorsque l’immigration est trop élevée, lorsque le rythme du changement est trop rapide, il est impossible de construire une société cohérente” avait annoncé Theresa May en 2015, lorsqu’elle était ministre de l’Intérieur), dans un pays où une éditorialiste peut qualifier les migrants de cafards sans être inquiétée par la justice, j’ai été vraiment étonnée de voir à quel point les propos de Marine Le Pen choquaient autant de l’autre côté du tunnel parmi les défenseurs du Brexit.

Une cinquantaine de manifestants se sont rassemblés, en novembre dernier, devant la BBC, lors de la diffusion de l’interview de Marine Le Pen sur la BBC 1. Archives ES

Les Européens de l’Est visés Outre-Manche

J’avoue que je n’ai pour l’instant rencontré que très peu de défenseurs du Brexit en chair et en os. Il faut dire qu’autour de Londres, terre cosmopolite ayant voté à 60% contre la sortie de l’Europe, c’est un oiseau assez rare à dégoter. Mais il existe tout de même. Ainsi, l’un d’entre eux, souhaitant garder l’anonymat, me confiait son inquiétude sur la possibilité de l’élection de Marine Le Pen à la présidence française, profondément choqué par ses propos comparant les prières de rue à l’Occupation. Et c’est sur un ton tout  aussi naturel qu’il m’expliquait les raisons de son vote en faveur du Brexit : le nombre trop important de migrants venus d’Europe de l’est, leur soit-disant abus du système de santé anglais (la gratuité est de mise pour de nombreux soins), le dumping social généré par ces travailleurs étrangers proposant des services à des prix défiant toute concurrence, mais aussi le fait qu’il n’ait pas pu inscrire sa fille dans l’école de son choix, “parce qu’elle était surchargée par des élèves étrangers”, sa tristesse lorsqu’il se promène en ville et entend parler l’anglais avec des accents étrangers…

Bref, des arguments que l’on retrouve chez la candidate d’extrême droite, qui souhaite réduire les aides sociales aux étrangers et réserver les bienfaits de la protection sociale aux Français…

“Preuve que nous ne pouvons pas arrêter les migrants” titrait le “Daily Express” le 14 juin 2016.

Alors, peut-on comparer le discours de Marine Le Pen avec celui des défenseurs du Brexit? Difficile, en effet, de mettre en parallèle les discours politiques de deux pays dont le passé, notamment migratoire, est différent, et dont la population l’est tout autant. S’il y a bien une chose que j’ai apprise ces six derniers mois en Angleterre, c’est qu’il y a bien plus qu’une mer qui sépare l’île britannique de nos contrées gauloises.

Deux pays, deux histoires migratoires

Malgré une volonté de contrôler ses frontières, le Royaume-Uni est une terre d’immigration par définition : de par son passé colonial, l’île accueille une vaste population immigrée venue notamment d’Inde et du Pakistan. En chiffres absolus, le Royaume-Uni est le deuxième pays d’Europe à accueillir le plus d’étrangers, au 1er janvier 2015, selon Eurostat, avec 5,4 millions d’étrangers résidant dans le pays, contre 4,3 millions en France, (les deux voisins ayant quasiment le même nombre d’habitants, autour de 65 millions). Au Royaume-Uni, point de débat sur la laïcité, le port du voile et autres signes religieux : à Londres, on croise aussi bien des hommes en turban, des femmes voilées de la tête aux pieds, que des rabbins à la barbe épaisse, sans que cela ne choque le moins du monde. Les communautés religieuses revendiquent leurs distinctions sans que cela ne provoque de débats ni de tension.

Par contre, contrairement à la France, le pays accueille ces dernières années une immigration plus importante venue d’Europe, notamment de l’Est (voir ma vidéo pour plus de chiffres sur l’immigration au Royaume-Uni) pour trouver du travail. C’est une réalité que je vis au quotidien : dans mon métier de serveuse, je côtoie beaucoup de Polonais, mais aussi des Hongrois, des Slovaques… La population étrangère venue d’Europe pèse 3,3 millions d’habitants avec des records d’arrivée chaque année : + 284000 entre juin 2015 et juin 2016. A contrario, la France accueillait près de 106 000 nouveaux migrants européens en 2012, principalement des Portugais, Britanniques (eh oui!), Espagnols, Italiens ou Allemands.

Dans l’Hexagone, le débat est surtout axé sur la deuxième génération d’immigrés, principalement venus du Maghreb dans les années 1960 lorsque la France avait besoin de main d’oeuvre : il y aurait, en 2008, selon Le Monde, 6,5 millions de descendants directs d’un ou de deux immigrés, soit 11% de la population.

Des discours qui usent les mêmes ficelles

C’est ce décalage de culture migratoire, qui, selon moi, explique pourquoi Marine Le Pen choque tant Outre-Manche. Mais comme l’affirme si bien le quotidien The Independant, dans son article intitulé “Pourquoi Theresa May et Marine Le Pen ont plus en commun que ce que vous pensez“, les discours des deux clans, et de ces deux représentantes féminines, ont les mêmes contours : “Les campagnes électorales des deux candidates utilisent le langage de la menace, créant un sentiment de peur et de panique”, affirme le quotidien. “La campagne de Le Pen repose sur ‘l’immigration incontrôlable’ alors que Theresa May parle de ‘niveaux insoutenables’ d’immigration et du besoin de ‘reprendre le contrôle des frontières’.”

Le slogan de Theresa May pour les élections législatives anticipées de juin : “Un leadership fort et stable dans l’intérêt national”.
Le slogan de Marine Le Pen au second tour de la campagne présidentielle.

La seule différence, de taille toutefois, est que, pour l’instant, le discours de Marine Le Pen n’est que celui d’une candidate et non d’une personne au pouvoir, à l’instar de Theresa May, qui, cela dit en passant, a été la première dirigeante étrangère reçue par… Donald Trump, en janvier dernier.

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