Il y a tout juste trente ans, le 9 novembre 1989, le poste-frontière de la Bornholmer Strasse, où je vis aujourd’hui, laissait échapper les premiers habitants de l’Est à l’Ouest. C’est en effet dans cette rue du nord de Prenzlauer Berg que le premier garde-frontière a décidé de lever le rideau de fer qui séparait la capitale allemande en deux depuis 1961. Ce geste faisait suite au discours d’un responsable de la RDA à la télévision, qui venait d’annoncer un assouplissement des voyages à l’Ouest. Pour beaucoup, c’était la fin d’un cauchemar qui avait duré bien trop longtemps.

🇬🇧 Click here to read the article in English 🇬🇧


Pour d’autres, nés durant la partition de Berlin, c’était la plongée dans l’inconnu, la découverte d’un monde jusqu’alors uniquement accessible, pour les plus chanceux, via la télévision. Je suis partie à la rencontre de plusieurs d’entre eux, afin de comprendre comment la séparation physique et idéologique de l’Allemagne ainsi que la réunification ont impacté leur quotidien, leur vie, leur identité. Voici le premier article de cette série.



Jens, le gamin punk de Berlin-Est

Retour quelques années en arrières, en 1992.

Comment se construit-on lorsque l’on a grandi dans une ville déchirée entre deux idéologies, quand on est né dans une dictature où le franchissement d’un mur peut coûter la vie ? Ce sont ces questions (et bien d’autres) que j’ai posées à Jens Schwan, auteur du magazine CLUBMAP consacré à la vie des clubs à Berlin et co-organisateur de Zug der Liebe, la Love Parade berlinoise. Ex-punk de Berlin-Est, il fut de ceux qui se déhanchèrent dans les premières rave-parties organisées dans les décombres de la ville, voyant éclore une contre-culture qui allait bientôt faire partie de l’ADN de la capitale allemande, aujourd’hui Mecque de l’underground en Europe.

« J’avais 17 ans lors de la chute du mur et je vivais dans un squat sur la Senefelder Platz (dans le quartier de Prenzlauer Berg, à Berlin-Est). Nous occupions l’endroit depuis août 1989. A cette époque, j’étais déjà punk depuis deux ans. » Pour ce gamin aux idéaux bien précis, « la RFA capitaliste était aussi mauvaise que la dictature de la RDA ». La fuite, il y a pourtant pensé. « Quand j’avais 15 ans, j’ai suivi une formation de marin. Le but était de pouvoir partir de la RDA. Mon voisin était matelot et allait partout. A Hambourg ou en Afrique…. Pour moi, peu m’importait. L’essentiel, c’était de partir. » Une destinée que sa mère balaiera d’une parole : « Elle m’a dit que mon oncle, qui n’avait jamais été invité aux fêtes de famille, avait été colonel dans la Stasi (la police politique de la RDA). Une demande officielle pour quitter le pays ou devenir marin n’aurait jamais été accordée. »

➰ Allemand de l’Est ou Allemand tout court ?

Grandir à Berlin-Est laisse des traces. La frontière physique qui servit à délimiter les idéologies capitaliste et socialiste a aussi marqué, pour de bon, toute une génération d’Allemands. Selon Jens, « Ossis (personnes de l’Est) et Wessis (de l’Ouest) sont différents. Les Allemands de l’Est considèrent que les valeurs matérielles sont moins importantes que les valeurs sociales. C’est pourquoi ils ont du mal, surtout au travail, à faire face à la critique. Les Allemands de l’Est aspirent à la justice sociale, à la serviabilité et à la modestie, alors que pour les Allemands de l’Ouest, la prospérité, la reconnaissance sociale et la liberté sont plus importantes. Les Allemands de l’Est apprécient la cohésion au sein d’un quartier. Pour l’Allemand de l’Ouest, le voisinage parfait est lorsque l’on ne se gêne pas les uns les autres. Mais je pense que cela a complètement disparu pour tous les moins de 30 ans. »

Moi, je devais trouver mon chemin dans un système social complètement différent. Dans un film, ce serait comme un New-Yorkais s’installant à Moscou au début des années 80.

Quant à savoir s’il se sent Allemand de l’Est ou Allemand tout court, la réponse fuse : « Tout d’abord, je suis Berlinois (même si je trouve insupportable l’attitude des Berlinois qui se croient plus cool que les autres à cause de l’endroit où ils vivent). Mais je ne serai jamais seulement Allemand. Quand on me demande, je dis toujours « Allemand, Allemand de l’Est à proprement parler » parce qu’il y a une différence. Une grande différence. Quand quelqu’un s’installe en Allemagne sans parler la langue, il s’intègre en apprenant à parler allemand. Moi, je devais trouver mon chemin dans un système social complètement différent. Dans un film, ce serait comme un New-Yorkais s’installant à Moscou au début des années 80. »

➰ Son image de l’Ouest

Avant le 9 novembre 1989, Jens n’avait jamais mis un pied de l’autre côté du mur. Comment s’imagine-t-on un monde dont le franchissement est passible de mort ? « Je regardais les infos presque tous les jours. Je le fais encore aujourd’hui. Dans les années 80, le gouvernement de la RDA avait essayé d’enlever les antennes des toits de Berlin pour que nous ne puissions plus recevoir l’ARD/ZDF (chaînes de télévision publique d’Allemagne de l’Ouest). Une grande partie de ce que nous voyions à la télévision d’État était de la propagande et des mensonges. L’exemple le plus flagrant est probablement l’incident de Tchernobyl. Mon image de l’Ouest était : riche, libre, chômage problématique, plus de criminalité, meilleure musique, pauvreté, manque de compassion, froid social. Un pays très sobre, austère.»

Mon image de l’Ouest était : riche, libre, chômage problématique, plus de criminalité, meilleure musique, pauvreté, manque de compassion, froid social. Un pays très sobre, austère.

A l’école et dans la société, les denrées et biens interdits par le système faisaient l’objet d’un ardent désir, leur possession vous faisant passer du côté « cool » de la force. « Si vous aviez de la famille à l’Ouest, vous receviez des paquets remplis de choses comme du chocolat, des chewing-gums et d’autres choses qui n’existaient pas à l’Est. Ces enfants à l’école étaient privilégiés. Les cannettes de Coca-Cola étaient si branchées qu’elles étaient laissées vides sur les étagères. En général, la majorité des gens trouvait la RDA merdique, mais s’était arrangée pour vivre avec toutes les restrictions imposées par le socialisme. »

La chute du mur, il n’y croyait pas vraiment. « Je n’avais jamais pensé que cette dictature pouvait être conquise de l’intérieur. » Le 9 novembre 1989, le miracle a pourtant lieu. Après cela, il se rendra régulièrement à l’Ouest, dans le quartier de Kreuzberg. « Nous allions régulièrement à des concerts punk à Kreuzberg. Kreuzberg a toujours été la Mecque des punks de l’Est. Toute la musique cool venait de là. Mais ça m’a aussi amené à ne plus vouloir être punk. A Hallesches Tor, il y avait ces punks, au pied des escaliers, qui faisaient la manche. J’ai trouvé ça vraiment indigne. Pour moi, la scène punk était morte. J’ai changé pour les S.H.A.R.P. Skins*. »

*Sharp Skins signifie Skinheads Against Racial Prejudice. Il s’agit d’un mouvement de skinheads militant contre les préjudices raciaux et les néo-fascistes, créé aux Etats-Unis en 1987.

L’après chute du mur : réunification et désillusion

Si la chute du mur mit fin à la surveillance, la paranoïa et l’enfermement, la réunification rapide fut pour Jens une pilule amère à avaler. La séparation Est/Ouest avait en effet fait naître chez ce dissident de l’Est, qui squattait les immeubles et manifestait pour la paix, l’espoir d’un renouveau politique, ni communiste, ni capitaliste.

Le plus difficile pour moi a été de voir que les Allemands de l’Est se sont prononcés en faveur de la réunification rapide (prônée par la RFA) et du Deutsch-Mark.

« Le plus difficile pour moi a été de voir que les Allemands de l’Est se sont prononcés en faveur de la réunification rapide (prônée par la RFA) et du Deutsch-Mark. Les deux avaient été promis par Helmut Kohl (le chancelier de l’époque à l’Ouest, membre du parti libéral conservateur de la CDU). Nous voulions un nouvel État socialiste libre. Mais pas du capitalisme. Le Bündnis 90 (Alliance 90, un parti politique allemand regroupant des groupes de défense des droits civiques tels que Neues Forum et Demokratie Jetzt), a atteint le maigre score 2,9 % lors des élections législatives libres en RDA de mars 1990 (lire encadré). La première élection libre de la Chambre du peuple d’Allemagne de l’Est fut également la dernière. Et mit fin à nos rêves. »


LA BRÛLANTE QUESTION DE LA REUNIFICATION

Après la chute du mur, la question de la réunification fut au coeur des débats des élections législatives libres en RDA, qui ont eu lieu en mars 1990.

Les partisans d’une réunification rapide regroupés au sein de l’Alliance pour l’Allemagne (de droite), soutenus par le chef du gouvernement de la RFA, Helmut Kohl, s’opposaient en effet aux sociaux démocrates, prônant une réunification mesurée et souhaitant garder certaines traditions socialistes héritées de la RDA et à d’autres partis alternatifs comme le Bündnis 90.

Au final, l’Alliance pour l’Allemagne obtint 48% des suffrages. La réunification fut officiellement prononcée quelques mois plus tard, le 3 octobre 1990.


➰ Liberté, embourgeoisement, violence

Si la réunification rapide mise en place a du mal à passer, la chute du mur a évidemment aussi apporté son lot de bonnes choses, comme la fin de l’oppression politique. « Ce qui a changé, c’est notre façon de voir la vie. Toutes les vieilles certitudes des gens qui pouvaient auparavant nous opprimer, nous menacer et nous humilier, avaient disparu disparu. Nous avions gagné. »

Une liberté à double-tranchant : « Berlin-Est était (à cette époque) un paradis anarchique qui attirait des créatifs du monde entier. En même temps, les groupes néonazis ont gagné en puissance, et nous avions alors d’autres préoccupations que partir en vacances ou aller faire du shopping. »

Alors qu’au début des années 90, nous dansions dans les ruines, les investisseurs étrangers ont depuis acheté la moitié de Berlin pour en faire leur terrain de jeu, ce qui coûte aux gens leur espace de vie et les force à déménager.

Comment la capitale allemande a-t-elle évolué depuis la chute du mur ? « La gentrification et la criminalité sont les deux points les plus visibles quant au changement négatif de Berlin. La ville a dû passer d’un terrain de jeu créatif à une véritable capitale. Des gens normaux s’y sont installés, ont créé leur entreprise, ont apporté argent et connaissances, mais aussi leur besoin de tranquillité. Ils ont tué les bars, les clubs et les rave-parties suite aux plaintes qu’ils ont déposées, transformant des quartiers entiers en mini-villages ennuyeux. La liberté enjouée des premiers temps a disparu. Alors qu’au début des années 90, nous dansions dans les ruines, les investisseurs étrangers ont depuis acheté la moitié de Berlin pour en faire leur terrain de jeu, ce qui coûte aux gens leur espace de vie et les force à déménager. »

➰ La techno comme échappatoire

Jens co-organise également des open-air, sortes de rave parties.

Le flou qui va naître à la réunification, le temps que les deux côtés de la ville se recousent, va en effet voir éclore une contre-culture d’une incroyable richesse, profitant des bâtiments abandonnés de l’Est pour expérimenter de nouvelles façons de faire la fête, voyant par là même émerger des musiques d’un nouveau genre, à commencer par la techno. Aux premières loges, Jens.

« Il n’y avait pas de techno avant la chute du mur. Pendant des années, j’ai « gaspillé » ma jeunesse dans les clubs, derrière le bar, j’ai travaillé dans des magasins de disques, j’ai même pu jouer avec Aphex Twin (DJ gallois pionnier de la musique electro, notamment l’IDM) et Felix the Housecat (DJ et producteur américain de house music). »

La techno a été comme une deuxième chute du mur

« A l’époque, j’étais un skinhead radical de gauche qui vivait dans un squat. Mais tout a changé lorsque je suis allée à une soirée (je ne sais plus où…). Il n’y avait pas encore de drogue. La techno a été comme une deuxième chute du mur, en faisant oublier toutes les conneries politiques. A l’époque, il n’y avait pas Internet, seulement des prospectus dans certains magasins de disques et une émission radio qui vous informait des endroits (où avaient lieu les soirées). J’ai tout laissé de côté pour explorer ce nouveau monde. Cela a vraiment commencé lors de l’ouverture du premier Tresor Club (club techno mythique à Berlin) et avec les soirées Tekknozid (premières rave-parties organisées en 1990/91 à Berlin-Est et qui ont fortement influencé l’avenir de la scène techno berlinoise). Il y avait des endroits comme la Turbine (ancien club localisé à Kreuzberg et ayant notamment accueilli les premières soirées du légendaire club Kitkat), mais à partir de là, cela a vraiment pris de l’ampleur. »

Aujourd’hui assagi, Jens est cependant toujours un membre actif de la vie nocturne berlinoise. « Mon magazine en ligne THE CLUBMAP informe quotidiennement sur la scène des clubs berlinois et des nouvelles musiques. Je suis co-organisateur de « Zug der Liebe » (sorte de Love Parade made in Berlin) et co-organisateur d’OpenAir to go (organisation de rave parties). Je suis également à la base du Club Kataster (un répertoire recensant le cadastre des clubs et lieux culturels/festifs que les promoteurs et constructeurs immobiliers peuvent consulter afin de concilier vie festive et lieux résidentiels) avec le soutien de Musicboard Berlin. »

Et il vit toujours à Berlin-Est. A Prenzlauer Berg, qui reste son quartier de prédilection. « Même si c’est un quartier mort aujourd’hui. Tous les clubs ont fermé. Mais cela reste… chez moi. » Un chez-lui qui est passé, en l’espace de trois décennies, de quartier prolétaire à repaire intellectuel et alternatif, avant de se transformé en quartier bobo peuplé de yuppies…

Commentaires Facebook

1 Comment

  1. Tes articles sont de mieux en mieux écrits, et on ressent tant par tes mots que par les sujets dont tu traites tout l’amour et la passion que tu portes pour cette ville qui t’accueille.
    Merci pour ce récit, merci pour ce partage. Nombre de journaliste ne font pas du si bon travail.
    J’espère sincèrement que cet écrit fera du chemin. Tu le mérites.
    À bientôt !

Write A Comment

%d blogueurs aiment cette page :