Août 2016. Le marathon médiatique sur le référendum du Brexit est terminé. Le thème des migrants, central, a fait l’objet de joutes sans merci, notamment dans la presse. Richard Wilson, un Londonien engagé dans l’humanitaire, décide alors de lancer la campagne Stop Funding Hate (arrêtez le financement de la haine). L’idée est de partager des vidéos sur les réseaux sociaux demandant aux annonceurs de trois tabloïds (“The Sun”, “Daily Mail” et “Daily Express”) qu’il accuse “d’utiliser la haine et la division pour vendre du papier” d’arrêter d’acheter des encarts. Et ça cartonne.

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Trois nouveaux emplois sur quatre sont pourvus par des travailleurs étrangers, selon le Daily Mail.
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Les migrants paient seulement 100£ pour envahir le Royaume-Uni, selon le Daily Express.

La première fois que j’ai entendu parler de la campagne Stop Funding Hate, j’ai été comme soulagée : je n’étais donc pas la seule à frôler la syncope en lisant les titres de certains journaux britanniques. Il faut dire qu’en tant que Française fraîchement expatriée, le choc médiatique a été assez violent quand j’ai découvert les tabloïds, ces journaux populaires à tendance people, pour la plupart conservateurs (excepté “The Mirror”, l’un des rares tabloïds à gauche et qui s’est positionné contre le Brexit). Car question titre, le moins que l’on puisse dire, c’est que cette frange de la presse populaire ne fait pas dans la dentelle : “Appel à un Brexit total alors que l’immigration européenne bat des records” (“Daily Express”) ou “Des millions de migrants européens prennent nos emplois” sont quelques-uns des “messages de bienvenue” que l’on peut découvrir lorsque l’on jette un oeil aux devantures des tabac-presse.

Je n’étais donc pas seule, et, mieux même, je n’étais qu’une voix de plus parmi les nombreux soutiens à cette campagne, dont la page Facebook compte plus de 200 000 “like”. La première vidéo a été visionnée plus de 6 millions de fois et la pétition demandant à l’entreprise Virgin Media de retirer ses publicités du “Sun” enregistre 47000 signatures…

La marque Lego, qui faisait partie des entreprises visées, a décidé, mi-novembre, d’arrêter sa collaboration avec le “Daily Mail”

Preuve que la campagne commence à prendre, la marque Lego, qui faisait partie des entreprises visées, a décidé, mi-novembre, d’arrêter sa collaboration avec le “Daily Mail”, suite à une lettre d’un père de famille, Bob Jones, envoyée à l’entreprise, dans laquelle il affirme que les gros titres de ces journaux créent de la  méfiance à l’égard des étrangers. “Cela me dérange sincèrement qu’une grande entreprise progressiste comme la vôtre supporte ces journaux et les aide à accroître leur diffusion.”

Un coup médiatique pour la marque de jouets, un peu plus d’un mois avant les fêtes de fin d’année, dont Richard Wilson ne peut que se réjouir : “Ces dernières semaines ont été incroyables. Nous allons maintenant voir si d’autres entreprises suivent”, m’a-t-il confié lors de notre rencontre (interview dans la vidéo plus bas). La campagne vise en effet d’autres entreprises (qui semblent cependant ne pas vouloir suivre l’exemple de la firme danoise) : les chaînes de magasins Marks and Spencer, Waitrose ou John Lewis, la plateforme de locations de logements Airbnb…  John Lewis a ainsi affirmé que l’entreprise “ne portait pas de jugement sur la ligne éditoriale d’un journal”.

“Utilisez votre pouvoir de clients”

Si la campagne fait un tel buzz sur Internet, c’est qu’elle a été minutieusement pensée et mise en place. Richard Wilson s’est entouré d’une équipe de 12 bénévoles, qui travaillent notamment dans le marketing et la communication (ce qui peut expliquer la qualité des vidéos) pour bâtir la campagne. “Nous faisons campagne contre les tabloïds car ils ont été accusés de véhiculer des discours haineux par l’ONU, poursuit le fondateur du mouvement. Nous essayons de construire une histoire pour dire que les gens peuvent agir. Notre but n’est pas que ces journaux mettent la clef sous la porte et nous ne disons pas non plus aux clients des annonceurs de boycotter leurs magasins mais simplement d’utiliser leur pouvoir de clients.”

Ci-dessous, Richard Wilson explique plus en détail le choix de cet angle d’attaque :

Pour ce Londonien qui divise son temps entre son travail dans une ONG et ses deux enfants, le déclic a eu lieu après la publication par “The Sun”, en avril 2015, d’un éditorial de la journaliste Katie Hopkins, qui comparait les migrants à des cafards (bien que n’ayant fait l’objet d’aucune condamnation, l’article a été retiré du site). “Montrez-moi des images de cercueils, montrez-moi des corps flottant dans l’eau, faites jouer les violons et montrez-moi des gens maigres qui semblent tristes. Je n’en ai toujours rien à faire écrivait la journaliste, ajoutant quefaire quelques trous au fond de tout ce qui peut ressembler à un bateau serait également une bonne idée(oui oui, vous ne rêvez pas). La publication avait fait l’objet d’une vive réaction de l’ONU, qui demandait aux autorités Outre-Manche de “prendre des mesures pour freiner l’incitation à la haine causée par les tabloïds britanniques”. “Pour moi, cela a été comme un signal d’alarme, les bornes avaient été dépassées” , a confié Richard Wilson à la BBC.

En avril 2015, un éditorial du “Sun” comparant les migrants à des cafards avait fait l’objet d’une réaction de l’ONU, un “signal d’alarme” pour Richard Wilson

“J’ai toujours été préoccupé par ce problème car quand j’étais plus jeune, ma mère enseignait aux réfugiés, et elle était troublée par le contraste entre les histoires de ses élèves et la diabolisation de ces personnes dans les médias. C’est quelque chose que je n’ai jamais oublié et malheureusement, force est de constater que dans ma vie d’adulte, les choses ne vont pas en s’améliorant, au contraire”, m’a-t-il expliqué.

Un site web vient d’être lancé et l’initiative a fait l’objet d’une couverture médiatique impressionnante (“The Independant” , “The Guardian” , le “Huffington Post” , la BBC…). Pour la suite, le père de famille voudrait “sortir la campagne d’Internet” et espère que plus de personnes s’impliquent dans le projet.

Retrouvez ci-dessous la vidéo de lancement de la campagne.

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